Anna est étudiante en École de Commerce. Avec des frais scolaires à plus de 15 000 euros sur l’année, elle cherche un petit boulot qui lui permettrait de financer ses études sans devoir passer par un prêt étudiant qui risquerait peut-être de lui être refusé. En parlant de ses soucis à ses copines d’université, elle découvre le caming

Le « caming » (ou « camming ») est une pratique rémunérée qui consiste à diffuser des images ou des vidéos de soi en ligne en train d’effectuer diverses activités, le plus souvent à caractère sexuel. On appelle les personnes qui se filment camgirls ou camboys. 

Actuellement, le caming connaît une forte croissance sur de nombreuses plateformes comme Onlyfan, Chaturbate… Il présenterait, selon ces mêmes plateformes, de nombreux avantages pour les personnes qui se filment. C’est ainsi que dès 2016, on compte près de 200 000 camgirls dans le monde*, un nombre en constante augmentation.

De la sécurité qu’offrirait la caméra (par opposition à la rencontre physique) en passant par la liberté d’agir selon ses propres limites et la proposition de gains faciles, la promesse en convainc de plus en plus. La demande augmente et les témoignages positifs affluent. Mais qu’en est-il dans la réalité ?

Caming, porte d’entrée de la prostitution ?

Malgré l’existence d’une rémunération, la loi pénale n’assimile pas le caming à de la prostitution. Le dispositif ne suppose en effet pas de contact physique. Autorisé, il offre même une façade rassurante, voire encourageante.

Mais ce que ne voit pas Anna après s’être inscrite en quelques clics, c’est ce qu’implique le caming :

Qu’implique le caming ?

Liberté d’activité ou ubérisation de la porncam ?

Une webcam, une connexion et plus de 18 ans ! Ce serait à priori suffisant pour se mettre au caming via une des nombreuses plateformes. Celles-ci gèrent ensuite les contrats, les abonnements et les accès. Cependant, sous couvert de permettre aux camgirls et camboys de se faire de l’argent, les plateformes prélèvent en moyenne 60 à 70 % des revenus générés par les vidéos*.

Par ailleurs, la prolifération des plateformes et des demandes de tous pays entraine une concurrence forte entre camgirls ou entre camboys. Un motif d’inquiétude qui revient constamment et une des causes largement invoquées pour mettre fin à cette activité. Difficile en effet de se distinguer pour les personnes qui espéraient avoir des revenus confortables par le biais du caming.

Témoignage : L’article a été publié l’année suivant l’entretien accordé au magazine Madmoizelle. Au début, Mary explique ce qui l’a conduite à être camgirl dans un long entretien. L’expérience paraît enthousiasmante mais le dernier passage précise un revirement de Mary qui a tout arrêté l’année suivante.

Aujourd’hui, je ne suis plus cam girl. Au bout d’un peu plus de 4 ans j’ai commencé à m’ennuyer de plus en plus, je sentais le besoin de nouveauté.

Mon obligation d’être omniprésente sur les réseaux et de devoir les multiplier, afin d’avoir toujours plus de vues, de clients, m’a blasée jusqu’à rupture.

C’est un milieu hyper compétitif dans lequel je ne me retrouvais plus. Je n’ai plus envie de jouer à ce jeu-là.

Libération sexuelle ou soumission aux client.es ?

Le dispositif de caming implique que les client.es peuvent ‘donner à distance des instructions spécifiques sur la nature du comportement ou de l’acte sexuel à accomplir’ tel que défini par la Cour de Cassation. Instructions qu’on reçoit et applique moyennant rémunération. Des pourboires (tokens), des encouragements (tips) et même un menu qui apparaît dans le chat. De nombreuses camgirls évoquent l’obligation de se plier aux exigences et demandes des visionneurs.ses au risque de perdre une grande partie de leurs revenus.

Témoignage : Après avoir perdu de l’argent, face à des soucis financiers, Vanessa s’inscrit en tant que camgirl. Un moyen de remplir son frigo et de rester à domicile pour s’occuper de sa fille. Vanessa n’aime pas être camgirl mais persiste pour gagner un peu d’argent. Elle précise qu’aujourd’hui, la moitié de sa clientèle lui demande d’uriner devant eux. Elle sait que si elle refuse de le faire, ils ne viendront plus la voir, et qu’elle perdra  la moitié de son revenu.

Tout à coup, je me retrouve face à un homme qui me dit ‘montre ton sexe’. J’ai réussi à tenir en voyant les points défiler. Après ma première soirée, j’ai fondu en larmes. Mais l’argent que je venais de gagner m’a poussée à recommencer.

Je me sens très mal par rapport à tout ça. Il y a des jours où je n’ai aucun client, et je me dis que je me salis pour rien.

Même si ces hommes sont gentils et respectueux avec moi, je sais qu’ils viennent sur le site uniquement pour le sexe et ça suffit à me dégoûter. Les compliments qu’ils me font, je ne les prends pas au sérieux. Peu importe la fille qu’ils ont en face d’eux, ils disent des mots doux uniquement dans l’espoir qu’on se dénude davantage.

Le virtuel : moins de risques que le réel ?

C’est le premier atout mis en avant par les plateformes de porncam ! Le virtuel pour se protéger des mauvaises rencontres, de la violence, des maladies… Au chaud, chez soi et en sécurité donc ? Pourtant, le fait de diffuser des images de soi sur les plateformes n’est pas exempt de risques. A commencer par les insultes quotidiennes, les attitudes déplacées, les fuites d’images et de vidéos inévitables ainsi que le chantage et le harcèlement qui peuvent en découler.

Pour exemple, en janvier 2020, la plateforme pornographique PussyCach a laissé échapper les données confidentielles de 4000 camgirls. Domiciliées dans une vingtaine de pays (dont la France), certaines femmes se trouvaient en Chine où la pornographie est illégale. Dans tous les cas, et cela quel que soit leur point de vue sur le caming, les personnes interrogées mettent en garde sur ces dangers inhérents au dispositif.

Témoignages : Ancienne camgirl, Solange alerte sur les risques méconnus par les jeunes personnes qui s’essayent à la porncam. Elle a gagné beaucoup d’argent en 2011 (elle précise que les plateformes étaient bien différentes) mais a préféré arrêter car elle avait été reconnue dans un restaurant et craignait pour son travail.

Si c’était à refaire (…), je pense que je ne dévoilerais pas mon visage, afin de me protéger si mes shows finissent sur un porntube gratuit sans mon consentement.

J’en ai parlé aux mauvaises personnes et ça m’a porté préjudice, on s’est servi de ça pour me faire chanter.

Les risques de ce job sont réels. Harcèlement, fuites de captures d’écran ou de vidéos pour te porter préjudice…

Ellen a 23 ans, elle étudie le droit et la criminologie. Pour payer ses études, elle commence à se filmer. Ses camarades la surprennent en ligne et les gens commencent à l’insulter, la menacer. Le harcèlement se poursuit ensuite via les réseaux sociaux. Ellen est finalement contrainte à achever ses études par correspondance.

J’ai vraiment détesté quand ça s’est su. C’est difficile de recevoir cette haine quand on sait que l’on ne peut pas l’arrêter.

La webcam, objet d’émancipation ou début d’un engrenage ?

De nombreux témoignages mettent en avant la simplicité qu’il y a à débuter en tant que camgirl ou camboy ainsi que l’autonomie que l’activité permet. Avec soi-même pour patron.ne, les horaires de son choix, aucune limite si ce ne sont les siennes ! Une autonomie quasi complète qui implique aussi la possibilité de cesser l’activité  ou de passer à autre chose dès qu’on le souhaite.

Cependant, il le caming n’est parfois qu’une première étape avant la rencontre physique. Que ce soit par volonté de gagner davantage d’argent ou suite à la confiance instaurée lors de cette première étape virtuelle. Avec tous les risques que cela comporte… Dans tous les cas, les témoignages montrent que le passage au caming est tout sauf anodin. Il y a un avant et un après !

Témoignage : Carmina défend son activité et souhaite poursuivre en tant que camgirl mais cela ne l’empêche pas de préciser :

A  partir du jour 1, c’est trop tard de toute façon. Et quelque part je le savais. (…) Je ne sais pas mais je sais que toutes mes autres options sont cramées. Parce que maintenant, j’ai cette étiquette.

Quels recours pour les victimes camgirls ou camboys ?

Si on souhaite, en tant que victime de violence sexuelle subie lors du caming, porter son affaire au pénal, on risque fort de se heurter à un vide juridique. Le caming n’est pas assimilé à de la prostitution, les plateformes non coupables de proxénétisme au regard de la loi, les client.es non coupables de délit. Avec un risque d’exposition des mineur.es à la production de contenus ou au visionnage malgré la demande de pièce d’identité lors de l’inscription.

Le 18 mai 2022, la Cour de Cassation a rejeté un pourvoi suite à la poursuite en justice contre trois sites pornographiques accessibles aux mineurs ou représentant des mineurs, dont un proposait par webcam des actes sexuels contre paiement. Selon les qualifications pénales, il était question de proxénétisme aggravé, défaut d’avertissement relatif à un contenu pornographique, enregistrement et diffusion de représentations pornographiques de mineurs, fabrication et diffusion de message violent et pornographique perceptible par un mineur.

Face à ce flou juridique, le rapport du groupe de travail sur la prostitution des mineur.es publié en juin 2021, propose une redéfinition de la prostitution :

Le groupe de travail recommande donc qu’une définition de la prostitution soit faite par la loi et introduite dans le code pénal. Cette définition pourrait s’appuyer sur celle de la cour de cassation qui a permis, au fil du temps, de stabiliser une jurisprudence sur un sujet qui ne se prête pas aux incertitudes.
(…)
Elle pourrait être la suivante : «La prostitution consiste à se prêter, contre rémunération ou avantage en nature ou la promesse de l’un d’eux, à des relations sexuelles physiques ou virtuelles». Cette définition ainsi que le rappel de l’interdiction de la prostitution des mineurs pourraient être introduits juste avant l’article 225-5 du code pénal.

La suite pour Anna ?

Moins de 20% des femmes qui s’inscrivent sur une plateforme de caming vont continuer après un mois d’activité. 1 sur 2 ne se connectera jamais après son inscription.

Anna ne connaît que peu de choses du caming. Pour autant, l’argument financier, la facilité d’inscription et la légalité du dispositif sont autant d’incitations à franchir le pas. Ces extraits de témoignages sont une invitation à écouter celles et ceux qui connaissent le caming. Histoire d’aller au-delà des idées reçues et des mises en avant alléchantes des plateformes.

Sensibiliser aux risques du caming par l’humour

Susan Camgirl

Un jour, Susan, célèbre mère au foyer de la série Desperate Housewives, en manque de moyens financiers, se fait conseiller par sa propriétaire, Maxine Rosen. Cette dernière lui propose de se filmer en train de faire le ménage en lingerie. 

D’abord réticente, Susan accepte. Au fil des épisodes, l’un des clients exige de voir la poitrine dénudée de Susan. Elle entre ensuite en conflit avec une autre femme du site qui est jalouse de ses revenus. Un nouvel investisseur de la plateforme en ligne crée une immense campagne de publicité pour le site, et Susan, sans en avoir été informée, retrouve son portrait affiché sur un gigantesque panneau publicitaire. Elle doit aussi faire face au chantage d’un client qui la menace de tout révéler à son mari et à son employeur (Susan travaille dans une école élémentaire). 

*Prostitution à l’ère du numérique, vers une redéfinition de la prostitution ?, Cahier de la Fondation Scelles, Avril 2023. La Fondation Scelles combat le système prostitutionnel et l’exploitation des personnes prostituées depuis 25 ans. Ses objectifs : sensibiliser, responsabiliser les client.es sanctionner les proxénètes, accompagner les victimes.